Quête
(photo : Lord Norbert)
Si t’as pas de quête tu sers à rien, limite t’existes pas. Le but, c’est tout, le but, c’est toi. Plie-toi à cette philosophie-là ou casse-toi. Va pas nous faire chier avec ces gens qui parlent d’une route de mes couilles, ce genre de truc ça se dit une fois l’an entre hippies bourrés mais personne n’y croit vraiment. Faut que tu te fixes un projet, que t’aies une raison d’exister, que t’apportes quelque chose à la société. Ou au moins un patrimoine pour tes futurs rejetons de rejetons. Si t’as pas de gosse et que t’as pas de Rolex t’auras servi à quoi ?
N’est pas Descartes qui veut, je suis pas persuadé que tu va révolutionner le mode de pensée de notre siècle. Libre à toi d’essayer. Et de te planter. Tourne-toi plutôt vers un bon diplôme ou une formation alternée. Bosse ta race et n’oublie pas la retraite complémentaire. Une fois que tout ça c’est bien calé, trouve-toi un cochon d’Ingres, un lobby qui t’occupera l’esprit et t’aidera à avancer dans, heu… dans la réalisation de toi, quoi. Ou un truc genre. Faut que tu deviennes ce que t’es vraiment, quoi, tu vois. Là ? Maintenant ? Ben t’es… t’es qu’une partie de toi, quoi, mais sans projet le tableau ne sera jamais terminé. Il manque toujours une petite touche finale, et la signature, tant que t’as pas réussi un truc dans ta vie. Oui je sais, j’avoue que dans ton cas il manque un peu plus qu’une touche finale. Mais justement, raison de plus pour te bouger le cul t’as compris ? Fais quelque chose. De l’art, de la politique, de la plongée. De l’escalade, peut-être. Ou va habiter en Australie pour faire de l’escalade. C’est super comme projet, ça. En plus c’est super dynamique l’Australie. Si t’es pro-actif tu trouveras un super job et ta carrière prendra une tournure positive. Tu va même apprendre l’anglais et le parler avec un accent marrant.
De retour en France tu pourras animer un atelier dans une MJC c’est obligé. Échange culturel, dynamisme entrepreneurial, escalade, t’es peinard jusqu’à la retraite et pour peu qu’entre-temps tu aies participé à une émission de télé-réalité tu pourras profiter de tes vieux jours pour écrire une biographie et devenir immortel !
Immolation
(photo : Lord Norbert)
L’allumette vient de tomber par terre.
L’essence que je me suis versé sur le corps commence à s’enflammer. Ma perception du temps s’altère et étire les secondes qu’il me reste à vivre. L’adrénaline explose mais je parviens à garder une certaine forme de calme. C’est étrange. C’est comme si une mascarade prenait fin. Plusieurs voix en moi s’élèvent, hurlent, crient, se lamentent, plaident pour la survie ou maudissent ma décision. D’où viennent tous ces gens ? Est-ce que durant toute ma vie je n’aurais été que le chef de file d’une petite troupe d’individus coincés dans un même corps ? Toutes ces personnalités qui auraient accepté de se faire discrètes et qui, n’en voyant plus l’intérêt désormais, cèdent à présent à la panique et à la colère en choisissant de me le faire savoir. Des voix qui m’auraient influencé, peut-être, orienté ma vie sans que je puisse véritablement m’en rendre compte. Peut-être… peut-être même qu’il y a encore une de ces voix tapie dans l’ombre. Silence, elle ne parle pas mais savoure l’instant dont elle aurait été l’instigatrice. Cette immolation, qui en a décidé ? Moi ? Elle ? Qui ? Pourquoi ? Pourquoi suis-je en train de mourir ? De brûler vif ? C’est toi, connasse ? Sors de ta cachette, parle, crie, hurle à ton tour, montre que tu existe, quitte ce masque ! Je sais que tu es là. Je te sens. Je sens ta présence comme je sens celle de ceux qui viennent enfin de se dévoiler. Je crois même que je t’ai toujours senti, toi plus que les autres qui m’étaient resté inconnus. Toi. Toi, j’ai toujours su que tu étais là, à me surveiller, à me juger, à réprouver mes actes, mes choix et mes sentiments. A prendre toujours un peu plus de pouvoir sur mes décisions. A me faire hésiter lorsque j’allais vers une plus grande autonomie. Tu étais toujours là, depuis le début. Tu t’es servi de moi, frustrée par le fait d’être dans l’ombre. Ce que tu ne peux contrôler totalement, tu voulais le détruire pour que personne d’autre n’en profite. Ainsi donc, nous disparaissons tous par ta faute. Que se passe-t-il ? Je te sens partir. Où vas-tu ? Quel est ce pouvoir ? Tu sembles immortelle ? Immatérielle ? Éternelle ? Traitresse ! Monstre ! Nous te haïssons !
Tache
(photo : Lord Norbert)
Le liquide se répand, tel une horde de zombies sans cervelle. Les atomes glissent les uns sur les autres et agrandissent peu à peu cette tache sur mon bureau. On a généralement pas l’idée de prêter vie ou réflexion à une petite flaque de fluide quelconque. Et pourtant, un certain animisme ne pourrait-il pas se développer autour de ces manifestations physiques finalement fascinantes si on y regarde de plus près ?
Qu’il s’agisse de jus de pomme ou de compote de pomme et déjà on est devant deux univers totalement différent. Et tout ça à partir d’une même pomme banalement solide et qui ne fera pas une flaque même si vous le lui demandez gentiment.
La surface cible a aussi son importance, un bureau bien lisse ou la chemise en lin que vous venez de ramener du pressing, ce n’est pas le même terrain de jeu pour nos amies les taches.
Les meilleurs sont les huileuses, d’ailleurs, à ce qu’il parait. Je le crois volontiers mais que cela ne nous empêche pas d’expérimenter d’autres taches de toutes sortes et sur tous supports. C’est une nouvelle religion qui devrait en naître, le culte du matériau en mouvement, l’adoration de l’instable et de la colonisation rampante. La starification du progrès, sans réflexion, toujours avancer sans se poser de question ! Ah merde, en fait ça existe déjà je serai pas gourou pour cette fois.
Fierté
(photo : Lord Norbert)
L’esprit ne s’avoue jamais vaincu et cherche toujours une porte de sortie qu’il estime honorable. Ses exigences baissent devant une puissante adversité, et il se contentera bien volontiers au final de quelque justification vaseuse liée à l’injustice du monde, la méchanceté du voisin ou des pieds plats.
Mais s’il est de ces esprits rugissants et féroces, ces lions indomptables à la peau néméenne, là les choses se corsent et la lutte peut durer sans fin. La recherche de la domination intellectuelle, de l’écrasement idéologique, du douloureux et illusoire « dernier mot », est susceptible de débloquer des énergies formidables enfouies patiemment dans ce seul but. Dès lors, impossible de songer à autre chose, la machine de guerre est en marche et ne pliera sur aucun sujet, sauf s’il s’agit d’un cheval de Troie. L’humilité devient alors la pire des collaboratrices, l’ennemi intérieur à pourchasser comme la sorcière d’antan. Un grand cri intérieur explose et couvre toutes les conversations internes, toutes les possibilités d’apaisement. Une peur viscérale à demi-cachée s’exprime alors, on peut l’entrevoir mais elle bondit vers l’ombre dès que l’œil se pose dessus. La respiration s’emporte et le ventre se crispe, la machine a retrouvé son véritable maître, l’illusion est pour quelques temps brisée. C’est l’un de ces moments rares, où tout l’édifice mental se tient en un équilibre précaire pour porter un coup qui le rendra plus fort, mais où il peut aussi, si l’on en saisit la douloureuse occasion, être poussé sur le côté, renversé pour un temps, soumis et tancé jusqu’à ce qu’au fond de sa noire tanière il récupère assez de force pour hurler à nouveau.
Mes mains !
(photo : Adrien Saurat)
Enfin !
Enfin !
Le professeur m’a terminé !
Ces mains, ces magnifiques mains sont tout ce qui me manquait. Elles sont si jolies, si charmantes, si dissemblables. L’une d’elles doit provenir d’un fier paysan. Ces doigts noueux sont d’une force étonnante, j’ai tellement hâte d’empoigner toutes sortes de choses avec cette assistante forcenée. La deuxième est plus délicate. Grande et robuste de même, mais doigts plus fins, plus élancés, moins abimés. Comme si le professeur avait voulu faire de moi un travailleur acharné doublé d’un artiste virtuose. Peut-être me laissera-t-il jouer de son orgue. Peut-être même, lui qui joue si admirablement bien, peut-être me donnera-t-il des leçons !
L’existence me semble pleine de délices tout à coup ! Ma troisième main ne comporte qu’un gros doigt que je peux juste baisser et raidir à loisir. Je ne vois pas bien à quoi il pourra me servir.
Poulou poulou
Un gros poutou dans ta face je t’aime mon gros cochonou, touche ton bidou et fait pouet pouet, ça me donnera envie de faire des pirouettes. Ta peau bleue lisse comme un caramel à peu près mou luit sous le bébé soleil que l’étoile voisine nous a prêté. Il brille magnifiquement bien mais c’est pas facile de changer ses couches, quand Lucien a essayé il a juste réussi à se cramer les bras. Maintenant il a deux crochets à la place des mains ! C’est rigolo mais c’est plus lui qui s’occupe de gonfler les ballons. La grande route rouge qui mène au palais des bonbecs acidulés est encore en travaux. Je te jure, ces travailleurs immigrés du pays des Réglisses, ils sont vraiment bons à rien. Ils arrivent toujours à la bourre et savent pas bosser. Si ça tenait qu’à moi on leur couperait le bidultruc et on les renverrait chez eux dans de grands Charteroballes. Ils feraient moins les malins, au lieu de bouffer le sucre d’orge de nos marmottes.
Taverne
(photo : Lord Norbert)
J’entre dans la vieille taverne, lieu de rencontre unique dans ce village à la croisée des chemins. Mon arrivée jette comme un froid dans l’assistance. Tous ces piliers de bar se connaissent par cœur et ne voient jamais d’un bon œil l’étranger, surtout quand il fait plus de deux mètres de haut et porte une immense hache dans le dos.
M’en fous, j’avance et demande immédiatement un pichet de bière chaude. J’ignore le mec en capuchon dans un coin pour me caler encore plus loin, dans un coin encore plus sombre. L’inconvénient, c’est que du coup je vois personne, j’ai l’impression de me retrouver dans une back-room elfique. Je sors de ce trou à rat et reviens au milieu de la taverne. Sur la table centrale, quatre hobbits jouent aux cartes, je les fous par terre et m’installe à leur place. On me sert ma bière. Une petite tape au cul sur les croupions de la serveuse et elle à droit à un pourboire, mais pour manger, hein ! J’aime pas les filles qui se bourrent la gueule, c’est vulgaire.
J’avale quelques gorgées de l’affreux breuvage. Ces mecs savent pas faire la bière, ce truc ressemble plutôt à de la boue diluée dans du suc gastrique de gobelin. Pas grave, c’est nourrissant et j’ai besoin de reprendre des forces alors je bois. C’est fou quand même, y’a un truc qui me titille, j’ai l’impression qu’en tatanant la gueule d’un mec ou deux je vais apprendre des tas de trucs. Je sais pas pourquoi, ça me fait ça des fois. Je commande vite fait une deuxième pinte que je m’enfile cul sec. Puis je sors ma hache et découpe une tête par surprise. Rien. Je profite vite fait que tout le monde soit encore hébété pour trancher les deux bras d’un gars avant de lui fendre le crâne en deux. Bingo. Voilà qu’un tremblement me parcourt le corps, je tousse deux ou trois fois, mes muscles prennent quelques centimètres de plus et j’ai même l’impression que je vois mieux dans l’obscurité de la taverne. Alors que quatre mecs se jettent sur moi, je fais virevolter ma hache avec une facilité qui m’étonne moi-même et d’une pirouette je les coupe en deux.
Le reste de l’assistance ferme sa gueule.
Je me barre.
Je suis plus de votre monde, le gars.
Il a mal
(photo : Lord Norbert)
Le jeune homme se convulse sur son canapé, tordu d’une douleur telle qu’il n’en avait pas encore connu, même si des prémices avaient pu se faire sentir ces derniers mois. Cette crise surpasse toutes les autres, une douleur si vive, si vive, qu’elle semble être l’étape précédant d’une seconde la légendaire combustion spontanée. Tous les nerfs s’embrasent. L’homme a l’impression d’être incandescent, de pouvoir illuminer n’importe quelle cave obscure de l’inflammation de ses tissus, de ses organes. Il prend de grandes inspirations, aussi grandes que possible car la douleur se cache aussi là, à chaque mouvement. Respirer calme et tue, maintient en vie et torture. Nulle échappatoire, aucun médicament pour aider, pas de médecine pour secourir, juste cette peluche à étreindre, compresser, compresser de toutes ses forces presque à l’en déchirer. La réduire en charpie calmerait ainsi un temps peut-être. Trop court.
Cette douleur insensée ! Comment le corps peut-il s’infliger lui-même ce genre de signal nerveux ? Où est l’utilité d’une telle information si acérée, si horrible ? Faut-il que la nature soit sadique pour nous avoir donné des corps si contradictoires, capables des plus grandes extases comme des plus ignobles tragédies anatomiques ?
Le supplice dure, et dure encore, sans que nulle solution ne se présente au cerveau inondé de malédictions et de prières.
Le temps passant, la douleur s’arrête.
Xymotron
(photo : Lord Norbert)
Passerelle entre des univers à priori incompatibles, le mot secret, mot créé en cercle étroit et partagé entre initiés, ne réalise aucun miracle mais peut s’en approcher !
Joies de l’étymologie égotique, puiser dans deux ou trois inconscients pour générer une langue intra-terrestre relève de l’alchimie ! Et ces quelques Paracelse, soufflent et insufflent la vie à quelque nouveau terme de puissance, communient, ritualisent, mélangeant leur verbe comme d’autres auraient mélangé leur sang.
Mais combien le son est plus fort, plus porteur, plus éternel ! Chaque invocation suscite, pendant toutes les longues secondes qu’elle coupe, des univers entiers en perpétuel cycle de vie et de mort. Ces infirmes avatars peuples des ondes, adorent leur créateur tout en le blâmant de leur existence éphémère. Ne savent-ils pas que leur Dieu même est éphémère lui aussi ? Ces année qui le retiennent en notre monde leur paraissent l’éternité, l’infini, tout comme leurs secondes paraitront incommensurables à des êtres encore mille fois plus petits et étincelés. Tout mot est fabrication, tout silence ne fait que permettre l’accumulation d’énergie pour l’embrasement du prochain livre de vie.
Poésie
(photo : Lord Norbert)
J’ai toujours considéré la poésie comme devant être interdite à la plupart des gens, moi le premier, et réservée à un petit cheptel de génies que la vie aura patiemment façonné jusqu’à en faire de véritables, de généreux et magiques poètes. J’en reviens un peu, même si je considère toujours que l’immense majorité de la poésie produite à travers le monde est exécrable. Puissent les odes à mon chat ne jamais dépasser la sphère privée, et surtout ne jamais résonner en ce monde sous l’impulsion d’une voix assez folle pour en égrenner à voix haute les terrifiantes syllabes.
Je renonce donc tout de même à l’idée du permis de poésie, pour tolérer non sans une certaine dose d’inconfort encore les innombrables tentatives perpetuées de jour en jour. Après tout, ce ferment pourrait finir par donner quelque chose de bon. La poésie peut, de plus, revêtir un caractère ludique et déchargé de tout sentimentalisme ou fierté excessifs. On touche alors à l’infini bonheur d’exister.
Cracher des salves de mots, éjaculer de la rime et du calembour dans la gueule d’une page blanche qui n’attend que ça, mon dieu quel pied !